La (re)construction des notions de « citoyen » et d’« étranger » dans et par un discours administratif : une analyse du Kôhô (Bulletin officiel d’informations publiques) de la ville de Yokohama

Résumé : Le « kôhô » est le nom donné au bulletin officiel d’informations publiques publié mensuellement par chacune des communes japonaises. Ce dernier est une entité de discours visant tout particulièrement à donner des informations sur la ville et sur la vie communale censées être nécessaires à une grande majorité des habitants de cette commune. Le fait que ce bulletin ait une telle vocation informative est sans doute indubitable, car son nom, lui-même, en est significatif : il est composé de deux caractères d’origine chinoise, relevant tous deux du système d’écriture Kanji — l’ensemble des caractères importés dans le japonais et se distinguant, dans certains cas, des originaux par un changement formel léger — : le premier composant kô renvoie tantôt à l’acte de s’étendre/étendre quelque chose, tantôt au fait que la portée de cet acte est vaste, et le deuxième hô signifie l’acte d’avertir, de renseigner ou d’informer. C’est-à-dire que le nom « kôhô » renvoie à un acte consistant à distribuer, répandre ou diffuser largement des avertissements, des renseignements ou des informations. Or, comme on peut le lire dans les arguments menés dans certaines études linguistiques parmi lesquelles par exemple, l’étude sur la relation syntaxico-sémantique établie par des verbes appelés « trivalents » (voir par exemple Tesnière, 1959), la grammaire des cas (comme celle de Fillmore, 1968 ; 1975), la grammaire générative transformationnelle (voir entre autres Chomsky, 1957 ; 1965), la pragmatique (voir notamment Austin, 1962, trad. française 1970 et Searle, 1969, trad. française 1972 ; 1979, trad. française 1982), un tel acte informatif, désigné par un verbe d’information comme « informer », « renseigner » ou « apprendre », présuppose trois éléments trouvant chacun leur référent dans le monde réel, à savoir l’auteur de cet acte — occupant la place du sujet grammatical dans la phrase —, l’objet de ce dernier — auquel se réfère, dans le cas du type d’ « informer », le complément d’objet indirect ou, dans le cas du type d’ « apprendre », le complément d’objet direct — et le sujet à qui s’adresse le sujet-auteur — qui se trouve dans la place, dans le cas du type d’ « informer », du complément d’objet direct ou, dans le cas du type d’ « apprendre », du complément d’objet indirect. Autrement dit, le kôhô consiste, autant qu’il a une vocation informative, à la fois en un acteur — c’est-à-dire l’auteur-émetteur d’informations —, en un objet — c’est-à-dire les informations destinées à être transmises — et en un autre acteur, ou le récepteur — c’est-à-dire celui à qui sont destinées ces informations. Vu sous un tel aspect fonctionnel et pragmatique, le kôhô devient un dispositif discursif « médiatique » que l’auteur met en œuvre pour mettre en relation les informations, choisies comme l’objet de transmission, avec le destinateur de ces informations et, par là, pour rapporter l’objet sur lequel portent ces informations au récepteur. Il faut à cet égard signaler que l’acte d’information mis en œuvre par le kôhô comprend la série des actes composées comme suit : choisir tout d’abord un objet parmi les autres se trouvant dans le monde réel, censé être spécifique et mériter transmission ; reproduire ensuite ce dernier dans et par un discours, c’est-à-dire le désigner à l’aide du langage et, ce faisant, le transformer en informations dont les matières sont langagières reproductibles à l’écrit, c’est-à-dire le décrire ou le rendre descriptible (make it « accountable » (Garfinkel, 1967)), voire le « catégoriser » (voir entre autres Sacks, 1966 ; 1972a ; 1972b ; 1992 [1964-72]) ; et enfin, transmettre ces informations, écrites sur les bulletins en papier, au destinataire, en sous-traitant le travail de distribution avec des personnes du secteur privé. Ainsi le discours de kôhô se caractérise-t-il comme une entité discursive visant à informer le destinateur et, corollairement, représentant la position prise par l’auteur par rapport à l’objet de la description (Mondada, 1998) . Autrement dit, il est un conglomérat de discours informatif et de discours descriptif et catégorisant, ces deux s’articulant l’un avec l’autre dès leur genèse. Dans cette perspective, toute problématique linguistique et discursive relative au discours de kôhô ne concerne plus uniquement la linguistique. Elle touche également des questions traversant plusieurs domaines scientifiques comme l’analyse de discours, l’ethnographie de la communication, l’ethnométhodologie et la sociologie. Ainsi des réflexions linguistiques sur le discours de kôhô rencontrent-elles les questions suivantes : quelles sont les traces linguistiques laissées dans le discours indicatives du fait que le kôhô soit un discours informatif ? Quels sont les objets pris comme étant à décrire dans le kôhô ? Comment s’articulent dans le discours du kôhô les faits langagiers destinés à donner des informations et ceux qui ont trait à la description des objets choisis ? Et comment le destinataire est-il pris en compte dans ce discours ? Or, compte tenu à la fois du fait que le but de ce bulletin soit de donner des informations sur la ville et sur la vie communale des habitants de la commune, et que ce bulletin est régulièrement distribué à ces derniers, on peut estimer que le destinataire est l’ensemble des gens habitant la commune et à qui la municipalité donne généralement l’étiquette de shimin, soit : « citoyen ». On peut alors se demander comment ils sont mentionnés ou faits paraître dans le discours du kôhô, comment la notion de « citoyen » se construit ou se reconstruit lorsque les habitants sont ainsi reproduits dans et par le discours du kôhô, comment les éléments censés être hétérogènes par rapport au “« citoyen » idéal”, tels que les étrangers, les personnes âgées et les personnes ayant besoin d’aide, sont traités dans le discours , quelles sont les positions que prend l’auteur du bulletin et, enfin, quelles sont les relations établies entre l’auteur, les “« citoyens » idéaux” et ces éléments dits hétérogènes par le discours de kôhô. Telles sont les questions que nous aborderons dans la présente recherche et qui sous-tendront cette dernière. Avant aborder ces questions, nous commençons par mettre en lumière les spécificités énonciatives du discours du kôhô, en mettant en relief le fait que ce dernier se distingue de la communication en face à face par le nombre des personnes qui y interviennent en vue de le construire ou de le recevoir (chapitre 1). C’est après cette analyse énonciative que nous abordons les questions que nous avons posées plus haut, en examinant d’abord les propriétés fonctionnelles informatives du bulletin (chapitre 2) et ensuite les processus de (re)construction ou de catégorisation dans et par le discours du kôhô, notamment de la notion de “« citoyen » idéal” et de celle d’étranger (chapitre 3). Pour ce qui est de l’objet que nous examinons, nous choisissons quelques-uns des numéros récemment publiés du Bulletin officiel d’informations publiques de la ville de Yokohama . En effet, Yokohama est une grande ville — actuellement la deuxième grande ville après Tokyo sur le plan démographique — dont la population continue à dynamiquement augmenter et qui est bien riche en nombre d’étrangers . C’est la raison pour laquelle nous avons choisi, parmi tous les bulletins officiels d’informations publiques paraissant actuellement au Japon, celui qui est publié par la municipalité de Yokohama.
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Contributeur : Fumiya Ishikawa <>
Soumis le : mercredi 8 mars 2017 - 07:58:33
Dernière modification le : vendredi 13 octobre 2017 - 09:32:07

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Fumiya Ishikawa. La (re)construction des notions de « citoyen » et d’« étranger » dans et par un discours administratif : une analyse du Kôhô (Bulletin officiel d’informations publiques) de la ville de Yokohama. Groupe de recherche : « Recherche pour le soutien de la construction de cultures citoyennes ». La ville, la culture et la société. Une introduction à la recherche pour le soutien de la construction de cultures citoyennes, 2004. ⟨hal-01484907⟩

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