Rôle de l’affectivité dans les parcours plurilingues de futurs enseignants de langue

Résumé : La notion de plurilinguisme renvoie à « la capacité que possède un individu d’utiliser plus d’une langue dans la communication sociale, quel que soit le degré de maîtrise de ces langues » (Beacco, 2005 : 19). Cette perspective dynamique valorise l’ensemble des ressources dont dispose un locuteur sans tenir compte du niveau de maîtrise desdites langues. La norme ne se situe plus par rapport à « quelque « natif » idéalisé » (Coste, 2006 : 15) : la compétence plurilingue est « toujours individualisée, évolutive, hétérogène, déséquilibrée » (Coste et al., [1997] 2009 : 33). Nous souhaiterions nous interroger ici sur la capacité d’évolution du répertoire plurilingue des individus. Le Conseil de l’Europe (2001 : 132) insiste sur l’apprentissage tout au long de la vie. En ce sens, les compétences ne sont pas figées et, pour rendre compte du plurilinguisme, les notions d’itinéraire, de parcours ou de trajectoire sont pleinement adaptées. Certains événements dans la vie des locuteurs favorisent le développement de la compétence plurilingue. Ils transforment le rapport à la langue, créent le désir d’appendre, voire le désir d’enseigner. À l’inverse, d’autres éléments peuvent entraver la constitution de la compétence plurilingue. Nous ne nous interrogerons pas ici sur les événements créant la nécessité d’apprendre une langue, comme la migration. Notre proposition de communication est focalisée sur les facteurs d’ordre affectif qui influencent la trajectoire plurilingue des individus. La biographie langagière permet de mettre en évidence ce parcours d’apprentissage (Causa & Cadet 2006 : 71 ; Molinié, 2006 : 173). Sa rédaction valorise le répertoire plurilingue des locuteurs (Castellotti & Moore, 2006 : 54-55). En raison de la démarche réflexive qu’il engage, cet outil peut être utilisé dans le cadre de la formation des enseignants de langue (Causa & Cadet, 2006 : 69). La réflexivité (Schön, 1994) est ici entendue comme une réflexion du sujet sur son propre fonctionnement. Elle implique une prise de distance permettant l’analyse et l’interprétation de sa propre action. C’est ainsi que nous avons proposé à des étudiants inscrits en Licence 2 Parcours Français Langue Etrangère et Seconde dans une université parisienne et se destinant à l’enseignement des langues de rédiger une biographie langagière, sous la forme d’une réflexion sur leur apprentissage et leur pratique des langues. La rédaction de ce dossier se situe en amont de la pratique d’enseignement, de l’observation de classes et de la rédaction du journal d’apprentissage d’une langue nouvelle (Causa & Cadet, 2006 ; Carlo, 2006 ; Auger, 2009). La biographie langagière demandée se distingue de ce journal en ce que les étudiants sont invités à un retour réflexif sur leur expérience d’apprentissage et de pratique des langues. Ils s’appuient donc nécessairement sur leur mémoire d’apprenant, contrairement aux étudiants rédigeant un journal d’apprentissage parallèlement au suivi de cours de langue. La biographie langagière n’est pas axée sur une seule langue apprise dans un temps limité, elle s’inscrit au contraire dans une prise de conscience du plurilinguisme et de l’apprentissage tout au long de la vie. À travers la rédaction de ce dossier, les étudiants interprètent leur expérience, ils retracent leur parcours d’apprentissage, en explicitant leurs motivations et leur rapport aux langues. Dans ce retour réflexif, ils insistent également sur les difficultés d’ordre affectif qu’ils ont pu rencontrer tant dans l’apprentissage que dans la pratique des langues, qu’elles soient liées à un manque de confiance de soi, à une timidité ou à une peur du ridicule. Notre question de recherche est la suivante : quelle place tient la dimension affective dans les biographies langagières rédigées par de futurs enseignants de langue ? Nous procéderons à une analyse qualitative des 59 dossiers recueillis auprès des étudiants. Les manifestations de l’affectivité seront appréhendées à travers les marques de l’énonciation et de la subjectivité (Kerbrat-Orecchioni, [1980] 2009). L’approche compréhensive que nous privilégions cherche à interpréter et à donner du sens aux écrits des étudiants. L’analyse des données révèle d’abord l’influence du contexte d’appropriation des langues. Lorsque l’apprentissage se déroule dans le cadre de l’enseignement primaire ou secondaire, il est obligatoire, bien que les apprenants puissent participer dans une certaine mesure au choix des langues qu’ils étudieront. Le cadre scolaire implique également la rencontre avec un enseignant. Les dossiers rédigés par les étudiants insistent sur le rôle prédominant de la relation didactique dans l’intérêt ou le désintérêt pour une langue. Mais les biographies langagières portent également sur l’apprentissage et la pratique de langues dans un cadre non scolaire. Le contexte sociolinguistique familial influence naturellement la compétence plurilingue des locuteurs, mais d’autres éléments jouent également un grand rôle dans le choix de découvrir de nouvelles langues. À travers des rencontres ou des séjours à l’étranger, les étudiants passent d’un apprentissage obligatoire des langues à un apprentissage qu’ils choisissent. Les dossiers mettent en évidence le caractère dynamique de la trajectoire des étudiants. Loin d’être figé, leur parcours d’apprentissage évolue à partir de blocages ou de motivations premières. De nouveaux facteurs apparaissent, comme le souhait de parler la langue de son ami, de comprendre des films ou des séries télévisées, de se démarquer par l’apprentissage d’une langue dite rare. Ces éléments auront un rôle décisif dans la volonté d’approfondir l’apprentissage d’une langue ou d’en découvrir de nouvelles. L’imaginaire des langues (Carlo, 2006 : 95 ; Auger, 2009) influence naturellement les motivations des étudiants. Cependant, les représentations des langues et de leur apprentissage (Moore (dir.) 2001) constituent des processus dynamiques, et les dossiers rédigés par les étudiants mettent en évidence leur capacité d’évolution. La rédaction de biographies langagières par les étudiants s’inscrit ainsi dans une prise de conscience du plurilinguisme. Le regard introspectif porté sur l’apprentissage et la pratique des langues témoigne de dimensions affectives sous-jacentes. Cette réflexivité sur leur parcours encouragera, on le souhaite, ces futurs enseignants de langue à privilégier une approche plurielle des langues auprès de leurs futurs apprenants.
Liste complète des métadonnées

https://hal-univ-paris3.archives-ouvertes.fr/hal-01430818
Contributeur : Catherine Muller <>
Soumis le : mardi 10 janvier 2017 - 12:04:26
Dernière modification le : vendredi 14 juin 2019 - 01:30:35

Identifiants

  • HAL Id : hal-01430818, version 1

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Citation

Catherine Muller. Rôle de l’affectivité dans les parcours plurilingues de futurs enseignants de langue. Vers le plurilinguisme ? 20 ans après, Projet Pluri-L Universités de Nantes-Angers-Le Mans, 2012, Angers, France. ⟨hal-01430818⟩

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