Peter Hutton et les fantômes de l’Hudson River School : L’image suspendue (espace, regard, mythe)

Résumé : C’est avec la même latitude contemplative que le cinéaste Peter Hutton explore depuis plus de trente ans les paysages – qu’ils soient naturels ou urbains – à la manière d’un témoin dont la caméra se fait le relais. Cette façon d’immortaliser des moments subtils qui semblent être inconséquents, reflète une méthode puissante devant son appréhension au monde. Comme le note justement Scott MacDonald dans son texte Peter Hutton as Luminist : « Le film de Peter Hutton [Landscape (for Manon)] est un microcosme qui, en terme de grain filmique, crypte le développement macroscopique que le plan dépeint : du particulier au général. Tout comme son regard méditatif ne fait pas de distinction entre les lieux ruraux et urbains1. » Si la variété des sites visités évolue avec le temps (avec un passage remarqué en Ethiopie pour son installation Three Landscapes, 2013), c’est vers les beautés intemporelles de la vallée de l’Hudson que son cinéma tend à circonscrire son ancrage géographique. La neutralité apparente de son travail reflète dans une distance trouble la réalité qui l’entoure, mais doit néanmoins être comprise à travers le filtre du médium cinématographique. En cela, il convient d’interroger l’héritage pictural de l’Hudson River School au regard de son cinéma moins dans un rapport unilatéral, que dans une volonté de déplacement qui doit permettre d’interroger profondément la relation établie entre nature et culture. Les images dévoyées laissent apparaître un pointillisme tout en surface, qui marque jusqu’à un certain point la position intermédiaire du cinéaste entre l’harmonie totalisante des luministes américains et la touche transitionnelle de l’impressionnisme. De même que l’aspect photographique de son travail – images à l’apparente immobilité – demande l’attention soutenue du spectateur trahissant une suite de mouvements implicites. Cette mise à l’épreuve du système visuel permet d’envisager ses films comme des masses compactes, où les changements subtils sont comme autant de gradations dans la composition des plans. Un cinéma qui interroge nos sensations de même que notre esprit, jusqu’à questionner la dimension spirituelle implicite qui n’est pas sans lien avec la tradition romantique d’un certain sublime. Dans cet essai, je propose d’interroger la relation intime nouée par l’artiste avec certains peintres de l’Hudson River School (Thomas Doughty, Thomas Cole) lesquels établissent une continuité thématique intéressante avec les transcendantalistes américains (Emerson, Thoreau). Avant de filmer longuement la beauté de la vallée de l’Hudson – où il a résidé de longues années –, Hutton établit un renversement de valeur en travaillant ses portraits de ville et notamment New York, comme des haïkus visuels qui retrouvent l’idiome plastique de cette peinture américaine. Mais l’espace de la ville comme naturalité moderne, épouse moins l’hédonisme tranquille et bienveillant qu’une tension sourde et inquiète pour le spectateur. Il en va de même lorsque la nature est mise en image dans son espace indiciel propre (Landscape for Manon, In Titan’s Globet ou Study of a River). C’est comme si une catastrophe écologique allait survenir au sein de ces paisibles paysages, allant jusqu’à bouleverser l’ordre du monde. Nous pensons à ces plans languissants de la vie quotidienne new-yorkaise dans sa trilogie New York Portrait (1979, 1981, 1990). Le calme apparent et étrangement vide des lieux laisse apparaître des vagues de fumées depuis les fenêtres de buildings, lesquelles semblaient être à l’abandon. La ville révèle ses fantômes et retrouve une dynamique complexe au gré de plans qui témoignent d’un quotidien arrachant les corps au vitalisme urbain. Des forces hors du temps, hors du monde, éternelles et primitives comme ces volutes de fumée et de flammes dans Boston Fire (1979) et New York Portait, Chapter II (1981), qui font écho à distance aux eaux faussement calmes de l’Hudson River.. Mais également la solitude morbide du quotidien : en témoigne cette image en plongée d’un homme étendu sur le bitume, probablement inconscient et vers lequel une troupe s’affole pour le ramener à la vie. La succession des plans séparés par des noirs, accentue l’effet de flash instantané contrebalancé par leur durée élastique, et permettant à la vision d’en ressentir les changements minutieux. Il y a chez Hutton, le regard d’un entomologiste qui observe le va et vient microscopique d’un monde qui passe de l’ordinaire au tragique et du pittoresque au monumental.
Type de document :
Article dans une revue
La Furia Umana, Duen de Bux, 2014, LFU/21
Liste complète des métadonnées

Littérature citée [8 références]  Voir  Masquer  Télécharger

https://hal-univ-paris3.archives-ouvertes.fr/hal-01514989
Contributeur : Benjamin Leon <>
Soumis le : mercredi 26 avril 2017 - 19:25:07
Dernière modification le : jeudi 4 mai 2017 - 01:10:35
Document(s) archivé(s) le : jeudi 27 juillet 2017 - 14:52:09

Fichier

BENJAMIN LÉON _ Peter Hutton...
Fichiers produits par l'(les) auteur(s)

Identifiants

  • HAL Id : hal-01514989, version 1

Collections

Citation

Benjamin Léon. Peter Hutton et les fantômes de l’Hudson River School : L’image suspendue (espace, regard, mythe) . La Furia Umana, Duen de Bux, 2014, LFU/21. 〈hal-01514989〉

Partager

Métriques

Consultations de la notice

91

Téléchargements de fichiers

62