Le médecin imaginaire ou le triomphe du charlatanisme dans deux œuvres d’après-guerre : lectures de Franz Kafka et Jules Romains

Résumé : Rien de commun, a priori, entre la nouvelle et le recueil intitulés tous deux Un Médecin de campagne (1919) de Franz Kafka et la célèbre comédie de Jules Romains, Knock ou le triomphe de la médecine (1923), sinon l’époque désenchantée et inquiète qui les a vus naître : celle des lendemains sinistres de la Grande Guerre, du spectacle quotidien qu’offrent les corps mutilés des anciens combattants, leurs ulcères et leurs maladies. Mais plus encore que les individus, réduits à l’état de spectres fantomatiques dans le chaos des grandes villes, c’est le corps social tout entier qui est moribond, et comme frappé d’invalidité par la maladie mortelle de la civilisation. Diagnostiquée depuis longtemps par les premiers prophètes du déclin de l’Occident que sont Wagner ou Nietzsche, et plus récemment par Spengler et Valéry, cette affection incurable semble trouver dans la littérature d’après-guerre de multiples prolongements fantasmatiques. Chez deux auteurs aussi profondément dissemblables que Kafka et Romains (le malade et le bien-portant ; l’ascète et le terrien ; l’homme de la Kultur germanique et celui de la Civilisation française) s’exprime toutefois, dans les œuvres que je me propose de comparer, une même angoisse face à la crise majeure que traverse alors la conscience européenne, en proie à la nouvelle barbarie des temps modernes. On la trouve thématisée, de manière éminemment cryptique, dans mainte nouvelle du recueil de Kafka où la rhétorique de l’ancien et du nouveau, de la tradition et de la modernité, de la décadence et de la régénération semble revêtir sinon une signification particulière, du moins une va¬leur symbolique décisive. Dans le récit éponyme écrit à la première personne, le médecin de campagne se fait le porte-parole de la conscience malheureuse de son époque, qui a naïvement reporté sur la figure du médecin sa nostalgie de la transcendance. Au modeste aveu d’impuissance du médecin de Kafka, que l’on peut considérer comme l’envers sans grandeur du Docteur Benassis — le héros balzacien plein d’énergie et de généreux idéaux du Médecin de campagne (1833) —, s’oppose chez Romains la cynique imposture de Knock, qui règne sans partage sur les corps et les âmes de ses crédules concitoyens. Sous les dehors de la farce, ce qui est à nouveau évoqué dans cette pièce est le travail herméneutique auquel toute collectivité moderne doit se livrer, avec l’aide de ses hommes de science, pour se définir elle-même en tant qu’être organique et/ou politique. Charlatan charismatique, Knock apparaît ainsi comme l’inquiétante caricature des conducteurs unanimistes du peuple que l’on trouve dans toute l’œuvre antérieure de Romains, et préfigure à cet égard les futurs tyrans et dictateurs mégalomanes qui mettront bientôt l’Europe au pas. Là encore sont interrogées et développées les relations complexes entre attentes messianiques et mystification collective, le médecin devenant — à la place du prêtre et de l’artiste — le témoin privilégié de cette conversion de la littérature aux nouvelles fictions motrices de la science.
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Contributeur : Cécile Schenck <>
Soumis le : lundi 19 décembre 2016 - 16:13:11
Dernière modification le : mardi 28 mars 2017 - 18:35:18

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Cécile Schenck. Le médecin imaginaire ou le triomphe du charlatanisme dans deux œuvres d’après-guerre : lectures de Franz Kafka et Jules Romains . Lise Dumasy ; Hélène Spengler. Médecine, sciences de la vie et littérature en France et en Europe, de la révolution à nos jours, tome III, Droz, 2014. ⟨hal-01419550⟩

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